L'Asie en Danseuse

Présentation

Inde 2 : Kerala (du 9 mars au 4 avr. 2008)

Univers parallèles

Kovalam, c’est la première plage dont on compte profiter en Inde. Il y a bien eu Auroville, mais c’était un peu "caca-beach". Les indiens des environs l’utilisaient comme toilettes publiques... Ici, c’est une jolie plage, encadrée par des rochers, mais aussi par des amas de béton. L’architecture et l’implantation anarchiques des multiples hôtels ont bien défiguré la baie. Dans un petit hôtel bon marché, en retrait, on trouve le calme et un certain confort. C’est la fin de saison. Mais certains de nos congénères bedonnant s’appliquent encore à donner à leur chair des teintes d’un éclatant rose brûlé. Leurs épouses font la bronzette en bikini, sous les yeux "voyeurs" des indiens, dont les femmes, elles, se "baignent" (trempent leurs pieds) en sari, c’est à dire entièrement couvertes. C’est le week-end... On attendra lundi, en fin de soirée, pour se baigner. Mais malgré une entrée et sortie de l’eau éclair, il y a toujours des regards qui trainent...

On ne se sent pas à l’aise dans cette ambiance. Ni parmi les occidentaux qui s’exhibent (ainsi que leur argent), ni parmi les indiens qui en abusent (les prix sont exorbitants). Alors on reste en retrait, pépouses, à l’hôtel où l’on peut lire, écrire et même cuisiner dans le petit jardin.

Varkala. Ça fait plusieurs fois qu’on nous en parle alors on va y jeter un coup d’œil. Il parait que la plage, en contrebas d’une falaise, est agréable. Bon, ça casse pas des briques mais c’est quand même moins bétonné que Kovalam. La clientèle est plus jeune mais un peu plus illuminée... On est prêts à reprendre la route lorsqu’ Eric et Amaya nous abordent. Ils voyagent aussi à vélo. Ils viennent faire une "pause" de 6 mois en Inde. Il faut dire qu’ils ont déjà fait plus de 30 000 km en Afrique, du Nord au Sud, en seulement 18 mois !... et projettent d’y retourner pour remonter le continent africain par l’Est. Alors on discute un peu et finalement on plante la tente dans la cour de leur hôtel afin de passer la soirée ensemble. Cet arrêt à Varkala nous donne aussi l’occasion de voir des groupes d’occidentaux assis en cercle, sur la plage, jouant de la musique expérimentale, le regard perdu, en position du lotus. Nos expériences de l’Inde sont bien différentes. On se demande s’ils sont touristes ou résidents, si leur présence ici est une sorte de quête ou une fuite, et s’ils ont conscience de la réalité dure de l’Inde.

Nous quittons Varkala vers le nord, en direction d’Alappuzha, et entrons dans la région des backwaters, ces canaux qui suivent la côte et sinuent à l’intérieur des terres. Sur la route, coincé entre un canal et le littoral, se trouve l’ashram de Amma, à Amrithapuri. Nous hésitons à y passer sachant que nous ne souhaitons pas nous y éterniser et que nous craignons de nous retrouver encore parmi des individus en marge, gourouisés, coincés dans leur yoga et leurs méditations. Mais d’un autre côté, nous sommes curieux de découvrir ce qu’est un ashram, ce qu’on y fait et comment ça fonctionne. On veut se faire notre propre idée, même si on a conscience qu’une seule journée ne nous suffira pas. On sait que cet ashram prévoit un accueil pour les visiteurs, et que le fait de n’y passer qu’une nuit ne sera pas mal perçu. Alors on bifurque et on prend la petite route qui y mène, traversant des petits village côtiers. On sent qu’on approche lorsque les gamins nous lancent : "One pen ! One roupee !" Et bientôt, deux immeubles de quinze étages s’élèvent au dessus des cocotiers. Ces bâtiments incongrus dans un tel paysage sont la solution pour accueillir les nombreux adeptes et curieux venus assister à un "darshan", moment pendant lequel Amma donne sa bénédiction sous la forme d’un étreinte, lorsqu’elle est présente dans l’ashram. Nous sommes logés au 14ème étage d’un des immeubles (ça fait un peu téci..."eh Manu, tu descends !"), dans une chambre spartiate mais très propre, et assistons à la présentation de l’ashram. Amma n’est pas sur les lieux, mais nous ressentons chez cette femme, à travers les témoignages, la vidéo présentant ses actions, et l’ambiance qui règne au sein de l’ashram, une sorte de force, de sagesse. Un système de "sevas" (service désintéressé... du bénévolat quoi) permet d’entretenir l’ashram et de mener à biens ses actions multiples et concrètes d’aide au plus démunis, œuvres caritatives, incluant distribution de nourriture, construction de logements gratuits, pensions pour des veuves, orphelinat, éducation et formation professionnelle, santé (soins gratuits, hôpitaux…). Les fonds proviennent du droit de séjour versé par les visiteurs, et surtout des sommes, parfois rondelettes, offertes par de généreux donateurs. L’ambiance est particulière, mais nous semble saine et constructive.

Nous quittons l’ashram le lendemain, par bateau, sous des trombes d’eau. Nous ne verrons pas grand chose des backwaters...

Courir après les danses

Après quinze jours (nécessaires) d’observation, d’adaptation à ce nouveau monde, nous repartons en quête de fêtes et de danses traditionnelles. Mais la chose n’est pas aisée. Dans la capitale de l’État, Trivandrum, il nous faut courir les agences de voyage, les offices de tourisme ou autres points d’information et insister pour obtenir des infos. Nous dégotons une représentation de Kathakali, une danse narrative ou théâtre dansé, traditionnel du Kérala qui met en scène des divinités et autres personnages "réels". Les danseurs ne sont que des hommes. Elle se déroule dans un lieu magnifique : le centre culturel de Trivandrum. Nous sommes très bien accueillis car on nous propose d’assister à la séance de maquillage, d’habillage et même de dormir dans le hall de spectacle après la représentation. Le lieu est magique. La soirée va être excitante. Le kathakali ne nous déçoit pas. Nous sommes emportés dans l’histoire, pris par les émotions malgré le fait que ce soit une version "aménagée". Un vrai kathakali se déroule au sein d’un temple et dure toute la nuit !

Toujours par un recoupement d’informations très aléatoires, nous arrivons à trouver un pooram. C’est un vrai coup de chance car nous avons du demander la route une centaine de fois. A chaque intersection, les divers doigts montrent, en même temps, des directions différentes... Il faut être motivés, persévérants ! Mais on y arrive. Nous arrivons à l’arrière du cortège, fermé par un éléphant caparaçonné. Avec nos vélos, tels deux extra-terrestres dans ce lieu reculé, nous remontons le cortège. Des groupes de danseurs et de percussionnistes se succèdent. C’est un vrai capharnaüm. Par moments, nous devenons l’attraction... ce n’était pas le but. On aimerait profiter du spectacle, pas se faire observer, questionner ou photographier ; surtout par des jeunes un peu trop imbibés. Mais les anciens nous "préservent" de ces importuns et nous pouvons assister à la parade en toute tranquillité. Comme dans le khatakali, les danseurs représentent des divinités. Ce ne sont que des hommes qui dansent. La plupart incarnent des personnages féminins, ce qui donne une impression étrange. Les maquillages et les costumes sont magnifiques !

Enfin, nous trouvons, non sans mal, un Theyyam. C’est une sorte de danse du nord du Kérala, de cérémonie, où un (ou plusieurs hommes) incarnent, par leur maquillage et leur costume, une divinité. Dans l’enceinte du temple, ils effectuent des rituels et entrent en transe avant d’apporter leur protection aux personnes venues les admirer et les vénérer comme de véritables dieux. C’est étrange. Ça commence à 6h du mat. A peine réveillés, on se croirait encore dans un rêve. Pour nous, il est difficile d’entrer dans l’histoire. Nous sommes très perplexes. Les "dieux" baragouinent des mots inaudibles, se tortillent, tournent autour du temple. Un vrai sketche ! Ils sont ponctuellement accompagnés par des percussionnistes et autres musiciens qui semblent jouer chacun ce qui leur passe par la tête. Ça fait un bruit énorme, d’autant plus qu’à chaque apparition du dieu, un énorme pétard explose. Nous sommes les seuls à sursauter. Malgré cela, certains réussissent à prolonger leur nuit, ronflant allègrement. Ils doivent être complètement sourdingues !

A part le Kathakali, qui nous a vraiment séduits, dont nous avons saisi les émotions et le sens (à peu près), les autres formes d’art traditionnel sont restés impénétrables. En rapport constant avec la religion hindouiste, nous avons du mal à adhérer. Et d’après ce que nous savons, il n’existe pas de danses "profanes" en Inde, ce qui ne nous encourage pas à continuer nos recherches. Et puis à vélo, c’est épuisant de courir après les informations et de faire des détours énormes pour trouver le lieu des représentations. Il en existe de simples à trouver, mais dans les lieux touristiques... donc aseptisées.

Nous repartons quand-même à la recherche d’une représentation de Baratha Natyam dans une école de danse. Malheureusement, les élèves sont en période d’examen et une représentation a eu lieu la veille au soir. C’était le dernier essai...

Les thés indiens

Entre nos recherches artistiques, essentiellement sur la côte, on s’offre plusieurs escapades dans les montagnes, à la recherche de fraîcheur et de paysages différents. Effectivement, nous sommes totalement dépaysés. D’abord ça grimpe, doucement mais longtemps. Avec la chaleur et l’humidité, nous sommes complètement trempés en moins de deux. Mais ça fait du bien de grimper un peu. C’est moins monotone. et puis nous sommes entourés de plantations diverses. Du poivre, de la cardamome, du café, du cacao, de la vanille, des ananas, des hévéas... Et à plus haute altitude, la culture du thé envahit les montagnes. Les buissons épousent les reliefs. Les variations de vert sont éclatantes. Les photos sont un meilleur témoignage... Malheureusement, nous aurons du mal à en profiter car une mini-mousson de 10 jours s’abat alors sur la région. Phénomène exceptionnel à cette période de l’année. Alors on en profite pour visiter une "tea factory". On y découvre les différentes étapes de traitement des feuilles pour obtenir le thé que l’on connait. A la fin de la chaîne, le guide nous présente 6 qualités différentes de thé alors obtenues. "Les trois premières, les meilleures, sont pour vous, les autres, pour nous" dit-il simplement... Sans commentaires.

C’est la descente sur la réserve naturelle de Chinnar qui sera la plus belle. On y bat des records de lenteurs pour une descente car on s’arrête sans cesse pour admirer les plantations de thé, les montagnes, les singes et pour assister à la cueillette du thé. Un vrai moment de bonheur !

Et si on faisait guide ?

Nos meilleurs moments sur la route au Kérala ont été sans nul doute les traversées des diverses réserves naturelles. Chinnar, Bandipur et Mudumalai. Passer dans des espaces vierges, pouvoir observer des écureuils géants, des singes (langurs et babouins), des chitals (cerfs tachetés), des paons et des dizaines d’oiseaux colorés dans leur milieu naturel, c’est magique. Pour les tigres, et même pour les éléphants, il faudra repasser. Notre "guide" à peine réveillé (mais impeccablement coiffé) s’est appliqué, durant toute la matinée, à ignorer les indices confirmant la présence d’éléphants et à partir dans le sens opposé des empreintes qui nous paraissaient évidentes. Nous sommes très déçus, et encore plus lorsque nous discutons avec une famille indienne, parties avec un autre guide, qui a pu observer 3 groupes d’éléphants. On va peut-être se recycler. C’est pas désagréable de se promener dans la forêt... Bon, pour les tigres, fallait pas rêver. Ils sont présent, mais rares et discrets. Mais s’imaginer leur présence, non loin de nous, c’est déjà une expérience forte.

Hospitalité

Le Kérala est beaucoup plus ouvert sur le monde extérieur, les gens parlent plus souvent anglais, sont plus cultivés. Ce qui nous permet de ne pas passer seulement pour des curiosités au porte-monnaie rempli, mais pour des personnes, à part entière, avec lesquelles on peut échanger, discuter.

Les responsables du centre culturel de Trivandrum ont été les premiers à nous recevoir. Puis il y a eu Abubakar, qui a accepté de nous offrir un morceau de son jardin et nous a finalement ouvert la buanderie pour y dormir. Nous avons longuement discuté avec son frère et sa nièce (qui parlaient anglais), ainsi qu’avec le voisinage. Ça les a mis en confiance, lui et sa femme. Et malgré les difficultés de communication, leur attention et leurs sourires en disaient long.

Ajeesh nous a invité dans la petite maison familiale, intéressé par nos opinions car il souhaite développer une sorte de tourisme responsable dans les zones tribales de la montagnes, pour améliorer leurs conditions de vie.

Rajesh, avocat et propriétaire d’une guest-house près de Munnar a accepté de nous laisser camper dans le jardin... et nous a finalement offert une chambre car des trombes d’eau s’abattaient déjà sur nous depuis plusieurs jours.

Sri, un pasteur très ouvert et très intéressant nous a fait une petite place dans sa petite maison. Nous avons longuement discuté, échangé nos points de vue, notamment sur la (les) religion(s). C’était calme, serein et très enrichissant.

A Sera, une famille de réfugiés tibétains, propriétaires d’un petit resto nous ont permis de dormir dans la salle. Nous avons aussi passé la soirée à parler de leur vie, de leur pays d’origine, de leur avenir. Là aussi nous avons beaucoup appris. On est plus sensible à leur problème étant donnée la situation actuelle au Tibet. Sous l’oppression du régime chinois, de plus en plus de réfugiés affluent dans les campements de Sera... Dans l’après-midi, un cortège de moines partait dans une ville proche pour défendre leur cause lors d’une manifestation pacifiste.

Enfin, Mohamed, à Kumbla, nous a accueillis dans son jardin, à proximité du temple, pour nous permettre d’assister au theyyam le lendemain au lever du jour. Les habitants et organisateurs du festivals ont aussi été aux petits soins avec nous.

Notre petite tente douillette, une buanderie, une chambre propre, un coin de salon, c’est toujours plus agréable ! Les petits hôtels miteux commençaient à nous sortir par les yeux. On y a passé la plupart de nos soirées depuis notre arrivée, tous les deux, avec pour seule compagnie les blattes et les gékos. Pas très excitant. Alors ça fait un bien fou de pouvoir échanger, apprendre, partager...

Retour dans la plaine...

Après le calme des montagnes, l’absence de circulation, la propreté, la fraîcheur et la végétation luxuriante, le retour dans la plaine nous fait comme un choc.

5 km après la barrière de la réserve naturelle, on y retrouve :

  • le bruit,
  • le monde,
  • la chaleur écrasante,
  • la poussière des villes,
  • les ordures étalées un peu partout,
  • les questions débiles : 3 fois dans la même journée on nous a demandé à quoi marchait nos "saïqueul", au pétrol ?),
  • les cyclo-suiveurs, ceux qui ont pour habitude de prendre en chasse, sans un regard. Des adultes, oui des adultes, qui nous suivent, parfois longtemps, l’air fier, sur leur monture. Deux solutions pour s’en débarrasser. Leur mettre une bonne tôle ; ils prétextent alors un problème mécanique. Ou bien s’éclipser lorsqu’ils sont devant nous. Si on ne fait rien, ça devient vite agaçant d’avoir un individu qui vous colle au basques, sans une expression, sans rien dire. Ah, dans la montagne, ils faisaient moins les malins !

Règles strictes et totale anarchie

Premier exemple à Chennai, qui ne nous avait pas encore sauté aux yeux. Garer les velos, c’était toute une histoire. Le placer au cm près, dans le bon sens, avec les autres vélos, surtout pas avec les motos ! Alors que dans la rue, là, sous nos yeux, c’est sans aucune règle que l’on se déplace. Klaxonner, le plus fort possible, est le seul moyen qu’ils aient trouvé pour mieux avancer... ce qui est totalement inefficace, d’ailleurs.

Deuxième chose incompréhensible : dans les temples, mais aussi dans certains magasins, dans certains cyber-cafés, il faut enlever ses chaussures avant d’entrer. Pourtant tout le monde porte des tongues ou se déplace nu pieds. En bref, on a tous les pieds sales. Mais il faut se déchausser...

Au dortoir de la réserve naturelle de Bandipur. Nous arrivons à vélo, nous respectons la nature, nous sommes silencieux, nous sommes venus de loin et voulons être sur place tôt le lendemain pour une randonnée dans la réserve. Il est interdit de camper à cause du danger que représentent les animaux. D’accord. Mais on ne nous accorde même pas un coin de dortoir pour installer nos matelas.

  • "Il est réservé.
  • Mais nous avons des matelas, des duvets, de quoi cuisiner... on ne vous demande qu’un mètre carré à l’abri pour la nuit.
  • Non, il est réservé. Il y a des lodges à 5 km (ultra-chers)
  • Mais si on veut être là à 6h, ce n’est pas possible, on ne veut pas rouler de nuit.
  • Non, c’est dangereux à cause des animaux.
  • Alors on peut dormir ici.
  • Non, c’est réservé...."

On va jeter un coup d’oeil, il y a des lits qui sont libres !!! On râle, fort... et on s’y installe sans vraiment leur demander leur avis. Ça passe.

Au palais du maharajah de Mysore, il faut encore garer les vélos là, enlever ses chaussures, les mettre à la consigne (surtout pas dans le sac à dos, c’est interdit !?), mettre l’appareil photo à la consigne,etc. Ca nous dépasse, on feinte, on met tout dans le sac à dos et on visite, pénards.

Comme souvent lorsqu’on nous impose quelque chose d’absurde, on écoute... et on passe notre chemin, on n’en fait qu’à notre tête, et là aussi, ça passe. Ils n’insistent pas. C’était sûrement la seule volonté d’exprimer une certaine autorité. Les demandes d’explication n’obtiennent jamais de réponse. Le "parce que" ou "c’est écrit sur le règlement" sont des réponses suffisantes... pour eux.

On ne comprend pas... on a du mal à se plier à des règles qui n’ont aucun sens au milieu de ce pays chaotique.

Sacré, ça veut dire quoi ?

On ne comprend pas non plus leur notion du "sacré". Il concerne les vaches, l’eau et le vivant en général. Prenons les vaches par exemple. La seule règle explicite est de ne pas tuer une vache. Mais la laisser bouffer du carton ou s’étouffer avec des poches plastiques, ça ne gêne personne. Polluer l’eau, y jeter ses détritus jusqu’à ce qu’elle se transforme en un bain de bactéries noirâtre, c’est pas grave. Elle est sacrée, on peut se baigner dedans pour "se purifier".

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