L'Asie en Danseuse

Présentation

Iran 1 : Froid dehors, chaud dedans (du 22 au 31 dec. 2007)

Ca va passer, ca va passer, ca va passer !

Vendredi 21 decembre. Il fait beau mais ca caille toujours. C’est aujourd’hui que nous allons passer en Iran et nous ne sommes pas tout a fait sereins. Parce que nous sommes au lendemain de la fete de Kurban, et qui plus est un vendredi. Ce qui limite nos chances de trouver un bureau de change ouvert. Il parait, en plus, qu’il sont assez rares. Cette operation est tres importante car il n’y a aucun moyen de retirer de l’argent en Iran. Ni aux distributeurs automatiques, ni au guichet, ni par traveller-cheques. Le systeme bancaire est completement ferme. Nous avons donc retire assez d’argent avant la frontiere, a Dogubayazit, pour vivre pendant 2 mois en Iran. Mais nous ne sommes pas surs de pouvoir changer nos livres turques en rials aujourd’hui.

Nous prenons quand meme la route. Elle passe au pied du mont Ararat, cet imposant volcan de plus de 5000 m d’altitude. Il est tellement massif qu’il est difficile d’en prendre la mesure. Un petit village blotti a ses pieds nous donne une echelle. Il parait vraiment minuscule compare a cette enorme montagne ! Selon la "legende", c’est a son sommet que ce serait echouee l’arche de Noe. Alors on s’imagine les elephants, girafes et autres autruches, devalant les pentes pour se disperser aux quatres coins du monde...

Les files de camions qui s’etendent a proximite de la frontiere sont beaucoup moins distrayantes. On doit se faufiler entre-elles pour atteindre le poste. Du coup on rate le dernier village turc ou on aurait pu trouver des rials. Tant pis, on avance.

Alors que nous allons quitter la Turquie pour entrer de plein pied dans le Moyen-Orient, un petit bout d’Asie apparait. Deux bus venus d’Ouzbekistan sont gares devant le poste frontiere. Les femmes portent de longues robes colorees. Elles ont le teint hale, le visage rond et les yeux brides. Les hommes portent de longs et epais manteaux en poil de yack retourne et arborent un sourire dore. Sur leur tete, une coiffe traditionnelle, a quatre cote, qui se rejoignent en pointe au sommet. Ils nous offrent des noix, des abricots secs (avec les vers en prime) et des petites boulettes de fromage seche et tres sale. C’est exotique et sympathique mais ca a du mal a passer. Difficile de les remercier en souriant avec ce gout aigre et puissant dans la bouche. Heureusement, les douaniers turcs nous offrent des petites douceurs au chocolat, que nos palais apprecient beaucoup plus. Hospitaliers jusqu’au bout ces turcs !

Autre inquietude pour les filles : la tenue vestimentaire. Car les regles en vigueur ne correspondent pas du tout au criteres pratiques pour la cycliste. Le port du voile est obligatoire (la couleur la plus sombre est la mieux... c’est gai !) ainsi qu’une tenue descendant a mi-cuisses et cachant du mieux possible les formes. Amelie a donc revetu une longue chemise et mis son joli foulard dans sa poche, prete a degainer. Armelle par contre a opte pour le camouflage : bonnet et veste "normale". On verra bien si ca passe ! Elle a bien sur un voile noir magnifique et une tumique noire en reserve.

Derriere la grille aux couleurs de l’Iran (vert, blanc et rouge) s’affichent deja les portraits de Khomeini et Khamenei, le chef religieux fondateur de l’actuelle republique islamique d’Iran et son successeur. Sous leurs yeux, Amelie se bat avec son voile noir des l’entree sur le territoire iranien. Armelle opte pour l’option bonnet enfonce jusqu’aux oreilles ( la temperature avoisine toujours le 0 degre). Ca passe. La grille se referme aussitot derriere nous. Etrange sensation.

En 2 minutes on obtient notre laisser passer. Les douaniers iraniens ont ete eux aussi tres sympas. Des la sortie du poste frontiere, on trouve un mec qui nous propose le change a un taux interessant. Finalement ce n’etait pas si complique ! La transaction a pris un peu de temps car on a quand meme negocie et parce qu’il a fallu recompter tous les billets. Nous voila millionnaires, en coupures de 10 000 et 20 000 rials. Ca fait un bon paquet !

Il va non seulement falloir s’habituer a la nouvelle monnaie, mais aussi au fait que les prix sont la plupart du temps annonces en "tomans" (1 toman = 10 rials)... pourquoi faire simple ?

L’hospitalite se fait rare, en general, aux abords des frontieres, alors on cherche un hotel a Maku. Il y en a de toutes sortes. D’hotels chics en pensions insalubres, on met un peu de temps a trouver notre bonheur. Les toilettes et les douches sont communes, ce qui oblige les filles a mettre le voile a chaque envie pressante. Un vrai plaisir !

Petrole, pas cher

Le nombre de voitures en circulation est impressionnant. Il y en a tellement qu’il y a des bouchons ce matin dans la petite ville de Maku. On n’en n’avait pas vu depuis Istanbul ! Il faut dire que le petrole est vraiment donne ici. Un litre de super vaut 1000 rials, soit 7.5 centimes d’euro. En Turquie on etait tranquille sur les routes ; il etait 22 fois plus cher ! Du coup les iraniens n’hesitent pas a utiliser la voiture, pour faire 100 m ou pour passer le temps, en tournant en rond. Ils s’en servent egalement pour le chauffage. Dans le nord du pays les maisons sont toutes equipees d’un poele a mazout.

L’accueil d’une famille iranienne

Pour trouver de quoi dejeuner, on tourne un bon moment dans la petite ville de Shot. La moitie des boutiques sont des ateliers de reparation automobile et l’autre moitie est couverte d’inscriptions multicolores en farsi (persan), langue qui s’ecrit avec l’alphabet arabe. On ne comprend donc rien et on ne voit pas l’ombre d’un vendeur de sandwichs ou d’une cantoche. Apres 3 secondes d’arret, 10 hommes sont autour de nous et tentent de nous aider. Mais on ne comprend rien ! Finalement, c’est Behzad, qui parle anglais, qui va nous aider. Il nous trouve de quoi se restaurer, nous aide a commander et nous propose ensuite de visiter une eglise situee dans les montagnes et de passer la soiree chez lui, avec sa famille. On n’a fait que 35 km aujourd’hui alors on hesite a accepter mais c’est l’occasion de rencontrer une famille iranienne. On ne sait pas si ca reproduira souvent...

En route pour la Qareh Kilise. Cette jolie petite eglise armenienne est nichee dans les montagnes pres du village de Chandolan. La construction visible date du 10eme siecle mais les fondations remontent au 2eme siecle. C’est l’une des seules de ce type en Iran. Cette visite sous le soleil, les pieds dans la neige, est bien agreable. Et puis le courant passe bien avec Behzad. Il nous met a l’aise. Dans la voiture, les filles peuvent enlever voile et bonnet. Mais sur le chemin du retour, des policiers font un controle. Des qu’il les apercoit, Behzad demande a Amelie et Armelle de se couvrir la tete. On prend alors bien conscience qu’il ne faut pas deroger a la regle.

On a deja fait 50 km aller-retour pour visiter l’eglise quand Behzad insiste pour nous montrer le chemin a suivre demain matin pour quitter la ville. Ce n’etait pas vraiment necessaire : pour 2 carrefours a passer, les explications nous auraient suffit. Mais ce n’est pas fini. Lorsqu’on veut recuperer les velos qui sont chez sa soeur, elle est absente. Alors pour nous faire patienter, il nous fait faire le tour de la ville pendant un quart d’heure... en voiture. Le petrole est vraiment tres (trop) bon marche. On en a grille pendant toute l’apres-midi !

Ce soir, on decouvre le repas iranien. Il est servi sur une toile ciree posee a meme le sol (recouvert de tapis). Au milieu, dans un plat immense, est posee une montagne de riz. Chacun a une assiette, une grande cuillere et plusieurs petits bols. Dans l’un, une preparation a base de haricots rouges, d’herbes, de jus de citron et de morceaux de viande de mouton, a manger avec le riz. Dans un autre, un melange de petits legumes marines dans du vinaigre (le torchi) et enfin du yaourt un peu aigre dans le dernier. Le pain est aussi plat qu’une crepe. Chacun en a un morceau et le dechire a la main pour le manger. Tout ceci est nouveau, on apprecie, tout autant que l’accueil. Seul le the est un peu fade. On a un peu l’impression de boire de la "chaude-eau", en comparaison avec le the turc.

Nous partageons ce repas tous les quatre avec Behzad et son cousin, Mohsen. La soeur et la mere de Behzad assurent le service et la preparation mais ne mangent pas avec nous. Puis l’oncle, la tante et les cousins et cousines arrivent. Jouer de la musique pour toute la famille est un vrai plaisir car ils sont a l’ecoute. Comme d’habitude, Amelie et Ivan assurent. On raffole de leur musique. Puis l’oncle nous invite chez lui pour poursuivre la soiree. On discute un peu politique car nous sommes curieux d’en savoir plus sur ce pays que les medias diabolisent. Nos a priori sont plutot negatifs : on nous a beaucoup mis en garde avant de partir. Quelque part, c’est aussi ce qui nous a donne envie de venir ici. Pour avoir notre propre idee de ce qu’est la vie en Iran. L’oncle nous dit qu’il est tres decu par le gouvernement qui a ete elu en 2005 en tant que reformateur, et qui n’a rien reforme du tout. Mais il ne remet pas en cause le systeme et le pouvoir religieux. Mohsen, son fils, ne semble pas satisfait non plus et souhaite venir vivre en Europe. Nous savons qu’il est tres difficile d’obtenir un visa francais pour un iranien alors on le met en garde sur ses chances de reussir. En fin de soiree, il nous offre un petit coran, dans un etui en cuir, qui nous protegera pendant le voyage. Le geste nous touche beaucoup, meme si nous ne sommes pas croyants.

Il est tres tard, nous avons sommeil...

Mobayle

Sur le bord de la route, un berger nous filme et nous prend en photo avec son appareil. C’est le monde a l’envers ! On se rend alors compte que la majorite des iraniens possede un telephone portable avec lequel ils peuvent prendre des photos et meme des videos. Du coup, ca nous permet de sortir plus facilement notre appareil photo et de prendre des cliches avec plus d’aisance. Mais quand on leur dit qu’on n’a pas de "mobayle", ils ont du mal a comprendre, a concevoir que l’on puisse partir loin de chez nous sans portable. Deja, quitter sa famille pour voyager, c’est inconcevable alors ne pas avoir de portable pour l’appeler...

Petit rusta

Avec nos quelques mots de farsi, on a du mal a se faire comprendre. Mais aujourd’hui, on apprend que "rusta" veut dire village. Ca peut nous etre tres utile. Meme si les indications pour les trouver sont encore un mystere. Alors a la tombee de la nuit on trouve enfin un village a proximite de la route. De l’exterieur, on ne voit que des enceintes entourees de murs en torchis ocre. On se retrouve dans l’une d’elle sans avoir compris comment, mais c’est tres joli et agreable. La maison s’integre dans l’enceinte. Du toit, plat, depassent des morceaux de bois. Au centre, une cour et sur les cotes, un preau recouvert d’un enorme tas de foin, une piece cuisine, une etable et des toilettes. La maison se compose de deux pieces seulement. L’une est immense et sert a la fois de salle a manger et de chambre. Tout au bout, derriere un rideau, se trouve une montagne de matelas et de couettes qui sont installes chaque soir et ranges chaque matin. L’autre piece semble etre une chambre mais la literie est egalement "amovible".

La region du nord de l’Iran parle le turc azeri et/ou le turc stambouliote (celui que l’on connait, un peu). Nous n’aurions jamais pense devoir dire un jour : " Pourriez-vous nous parler en turc pour qu’on puisse se comprendre ?"

Armelle et Amelie demandent si elles peuvent enlever leur voile a l’interieur, mais la grand-mere ne veut pas. Ca va etre pratique... On a l’impression d’avoir un bavoir quand on mange ! Et puis ca bouche les oreilles, ca limite le champ de vision et il faut le replacer correctement toutes les 5 min. Mmmm, un vrai bonheur !

On se retrouve a 17 autour de la toile ciree en un rien de temps. La plus jeune a 6 mois, le patriarche a 77 ans. Pendant le repas, les hommes sont d’un cote de la piece, les femmes de l’autre ; plus pres de la porte d’entree... c’est beaucoup plus facile pour aller et venir a la cuisine. Apres la montagne de riz, nous avons droit a de la pasteque, une sorte de barbapapa et des petites graines salees. On apprendra plus tard que c’est ce que l’on mange pour kurban. On a donc beneficie des restes de la fete. Le repas s’eternise et manger assis par terre, plie en deux, ca donne comme qui dirait des gaz. Les iraniens rotent allegrement a table, mais ne flatulent jamais. Comment font-ils ? Nous sommes obliges de sortir pour aller au toilettes. Mais a chaque fois, quelqu’un nous y accompagne et attend devant la porte ; c’est genant. Ce soir encore on va se coucher tres tard. Mais quand dorment-ils ?

Salamaleks

Hier soir, on s’est rendu compte qu’ils se saluent a chaque fois qu’ils se voient, meme si c’est dans la meme journee. Ils peuvent donc dire "Salam" plusieurs fois a une meme personne dans la meme journee. De plus, lorsqu’un homme entre dans la piece, tout le monde se leve, pour les femmes, on n’a rien remarque de particulier. Et au moment du depart, les femmes saluent Amelie et Armelle, les hommes Ivan et Gerald. Entre les personnes de sexe oppose, seul un geste de la main est autorise. Les adieux sont tout de meme tres chaleureux et "attentionnes" (la mamie prend soin de rajouter la capuche par dessus le bonnet d’Armelle... comme si ca ne suffisait pas !). Nous sommes invites a revenir.

C’est la belle nuit de Noel

Toute la journee, nous montons progressivement. La route ne nous offre pas un moment de repit. Mais il fait beau, un peu froid ( - 2 degres) et le paysage est recouvert de neige. Le pere noel va pouvoir venir avec son traineau. Ce soir, nous etablissons notre campement a l’etage d’un resto. C’est l’endroit que l’on nous a indique quand on a demande un local ou une chambre. Effectivement, le patron accepte tout de suite que l’on passe la nuit dans son etablissement. Au menu du reveillon : riz et kebab (brochettes de viande mixee avec des oignons) accompagne d’un grand cru de zam-zam cola. On a pas vraiment eu le choix... Alors on se dit que pour egayer la soiree, on pourrait se faire un "poker-bonbons". Mais le patron nous le deconseille fortement. Il nous apprend que les jeux, quels qu’ils soient, sont interdits dans les lieux publics. Et il ne veut pas avoir de problemes. Pourtant, il ne cautionne pas ce genre de lois, et le systeme en general, mais la repression a l’air severe ! Bon, on dormira un peu plus tot, entre les tables et les chaises.

C’etait deja pas tres pop-pop comme soiree, mais en plus, le pere noel ne nous a pas retrouves. Pourtant on avait bien prepare nos souliers.

Surprises a Tabriz

  • Avant d’arriver a Tabriz, il faut d’abord pour franchir une chaine de montagnes qui est somme toute imposante. De loin, on se demande ou va passer la route. Mais il suffit de grimper sur quelques kilometres. Un petit casse-croute en sautillant pour ne pas se refroidir (il fait -5) et de l’autre cote, un long faux plat descendant sur lequel il faut quand meme pedaler, mais ca y est ! C’etait pas si difficile.
  • A l’entree de la ville, dans une sorte de parc pose au bord de la 4 voies, dans le bruit et la pollution, un groupe de musiciens accompagne un couple de maries et leurs familles. Drole d’endroit pour une celebration de mariage.
  • Toujours a l’entree de la ville, alors que nous roulons, la passagere d’un petit van ouvre sa fenetre et nous demande d’ou on vient. C’est sympa mais avec le froid et 90 km dans les jambes, on n’a pas vraiment envie de discuter, alors on repond brievement et elle nous souhaite la bienvenue a Tabriz avant de suivre son chemin. C’est surprenant.
  • Moins agreables sont les kilometres supplementaires a parcourir quand il fait froid et que la nuit tombe. On decouvre que les distances affichees sur les panneaux ne correspondent qu’a l’entree dans la ville. On a 12 km de plus a faire pour atteindre le centre !
  • Armelle voit sa grand-mere (la fameuse Mamie Denise) et toute sa famille pour la premiere fois sur internet. Ses parents ont eu une webcam pour noel et font leurs premiers essais. C’est quand meme magique de pouvoir se voir en etant aussi loin !
  • Le gerant du cafe internet nous offre du the et de la galette.

Vision d’un etudiant

A l’hotel, un etudiant qui loge ici propose de nous accompagner pour aller manger. On lui precise qu’on cherche quelque chose de simple et de pas cher. A sa grande surprise, Amelie commande un kebab sans viande. "Mais c’est un non-sens" nous dit-il. Effectivement, c’est un peu incongru, mais ainsi elle obtient une salade de crudites et du pain. Puis on parle du voyage. Il a du mal a comprendre pourquoi on voyage dans de telles conditions (camping, petits hotels, sandwichs ou petits restos). Selon lui, les iraniens preferent voyager moins longtemps mais dans de bonnes conditions. Ils sont donc prets a mettre le prix pour avoir un bon hotel, par exemple. Il nous explique aussi qu’il est desireux de nous venir en aide pour donner une bonne image de l’Iran et des iraniens aux etrangers. Sur le moment ca nous surprend un peu car nous n’avons pas du tout ce soucis. Savoir ce que le monde pense des francais en general nous importe peu. Mais l’Iran a vraiment une image negative dans le monde, alors cette attitude peut se comprendre. Comme a leur habitude, Amelie et Ivan lui posent des questions sur la religion et la politique. Mais notre etudiant semble bien embarasse. Il jette des coups d’oeils autour de lui et ne sait que repondre. Visiblement, il lui est difficile de s’exprimer en public. Encore une fois, on sent bien le poids des interdits.

Aide ou assistance ?

Dans le bazar de Tabriz, on rencontre Hadi, un jeune qui parle tres bien francais. Il nous propose aussitot de nous faire visiter le bazar et ses nombreux caravanserails. On le suit mais le rythme est un peu trop soutenu. Il parle avec Ivan et Amelie et avance. On n’a pas le temps de s’arreter lorsqu’une echoppe nous plait et on ne peut pas fouiner a la recherche des petites allees. Il nous mene jusqu’a son magasin de tapis. Il nous sort une piece speciale, representant un tableau, avec les motifs en reliefs. Ivan nous fait encore cadeau d’une belle gaffe. "C’est du boulot mais c’est moche" dit-il alors que Hadi range son oeuvre. Un delicieux moment d’egarement en presence d’un iranien qui parle parfaitement le francais. Dans sa boutique, il commence a nous faire le programme de la journee, jusqu’a la nuit que l’on va passer chez sa cousine. Ca ne nous plait pas du tout. On aime bien decider par nous meme ou se laisser aller au hasard des rues et des rencontres. On le suit quand meme jusqu’a un cafe internet car on avait prevu d’y aller. On s’y rend tous ensemble en voiture alors que c’est a 200m et que la circulation est bloquee... Pendant qu’ils sont sur internet, on parvient a s’echapper un moment pour vaquer a d’autres occupations (achat d’une carte routiere de l’Iran, d’une carte de l’Asie, degustation des specialites iraniennes -offertes- dans une patisserie). Nous decidons de rester a l’hotel ce soir et Amelie et Ivan rejoignent Hadi chez sa cousine. Ils ne savent pas encore qu’ils vont avoir 10 km de route a faire de nuit, dans la ville ! De notre cote, on goute le plat traditionnel de Tabriz qui se prend dans la rue : le pain-oeuf-patate. C’est simple, pas cher, complet, nourissant et bon. On se fait ensuite plaisir dans une boutique de jus de fruits (kiwi, ananas, mure...) et une patisserie. On ne regrette pas d’etre restes tous les deux. On veut bien recevoir de l’aide mais on n’a pas besoin d’un tour operator. On veut se ballader un peu dans les rues et se coucher tot. On en a besoin car les dernieres soirees ont ete bien longues.

Au revoir les bretons

Pour sortir de Tabriz, un iranien nous indique une petite route. Il parle tres bien anglais. Nous avons remarques que beaucoup d’iraniens maitrisent un minimum l’anglais. Cela nous frappe car en Turquie, tres peu de gens connaissaient une langue etangere. A part "What’s your name" ou bien meme "My name is ?", les conversations n’allaient pas tres loin.

Dernier petit casse-croute ensemble : on achete du pain, on nous offre du fromage et du the ! Puis on met un peu de temps a se separer... Mais ils ont rendez-vous a Teheran et nous, on ne veut pas y passer. Tout le monde nous dit que c’est hyper-pollue, bruyant et laid. En plus ca nous ralongerait et pour l’instant notre visa n’est valable que pour un mois. On doit arriver a temps a Ispahan pour le faire prolonger, et on aimerait faire le trajet a velo.

Tikme Dash, un endroit inoubliable

Nous ne sommes plus que tous les deux... Encore une journee entiere de montee a faible denivele. Depuis qu’on est en Iran, que ca monte ou que ca descende, on pedale tout le temps. On l’appelle le pays des montagnes plates. La neige nous entoure, encore et toujours.

A Tikme Dash, pas d’hotel, pas d’accueil spontane. Alors on essaie l’option resto. Ceux-ci ont souvent une petite piece de repos. Le premier nous invite... pour ensuite nous demander 100 000 rials pour la nuit. Plus cher qu’a l’hotel. Bien sur, il a attendu que la nuit soit tombee pour nous apprendre la nouvelle. Deuxieme resto : on negocie une nuit gratuite pour un repas payant. Ca marche. On mange, encore du riz et du poulet, et on s’installe. On va pouvoir se coucher tot et recuperer car le froid a tendance a vider nos batteries. Mais la piece est surchauffee (25 degres alors qu’il fait - 10 dehors) et la lumiere reste allumee. A chaque fois qu’on baisse le poele et qu’on eteint la lampe, le gerant revient et remet tout ca a niveau. Et surtout, il reste dans la piece et nous regarde... On lui demande pourquoi il ne dort pas, mais il ne repond pas. Armelle n’arrive pas a dormir car elle se sent observee. A minuit, il s’approche d’elle avec un registre qu’il lui demande de remplir, au cas ou la police lui demanderait des comptes. Si ca peut lui faire plaisir et nous permettre de dormir... Mais il reveille aussi Gerald car il veut sa signature egalement. Bon, on peut eteindre maintenant ? Mais non. Il reste la, debout, pres du poele, les mains dans le dos et nous regarde. De temps en temps, il jette des coups d’oeil dehors. Avec la chaleur, l’enervement et l’inquietude qui augmente, on transpire et on ne peut s’endormir. Il est pas bien epais ce mec, mais quand meme, son attitude est un peu angoissante. Vers 4-5 heures du mat il eteint enfin et s’endort a 5 cm du poele brulant pour... une heure ! A 5h30 il rallume. A 6h00 il fait sa priere a haute-voix. A 6h30 il nous "reveille" et nous somme de faire vite. Il veut qu’a 7h on soit partis ! Mais a 7h il fait encore nuit ! On ne veut pas partir avant que le soleil soit leve ! Il ne veut rien entendre. Il commence a nettoyer la piece, met de l’insecticide (mais nous ne sommes pas des cafards !), descend nos sacs et sort les velos dehors. Cette nuit a rendu Armelle malade - ou peut-etre etait-ce le poulet qui etait depuis trop longtemps dans la marmite - et son petit dejeuner se resume a un immodium. On reste assis, malgre la volonte du gerant, en attendant que le soleil se leve. A 7h30, on se casse, il fait - 14 degres dehors...

Apres seulement 3 km et 20 orteils geles, le velo d’Armelle pedale dans le vide. La encore se trouve un resto pour routiers. Gerald demonte la roue arriere pour tenter de la reparer a l’interieur, au chaud. Mais le patron nous vire dehors. Non mais ils sont tous barjots dans le coin, il fait - 14 dehors ! Nous voyants congeles, juste devant sa fenetre, il finit par nous offrir un the, que l’on refuse. C’est vraiment pas le jour pour nous prendre pour des cons !Vexe de se voir remettre a sa place devant ses clients, il finit par nous inviter a rentrer.

Oh miracle, en 2 minutes, grace a la cle a pignons, le probleme est resolu. (Merci Lili !) Encore une fois, c’est le mot, on se casse ! Vite !

Adel, notre rayon de soleil

Aujourd’hui, c’est "montagne plate" version descente. On pedale toujours. C’est juste un peu moins fatiguant mais un peu plus frigorifiant et un peu plus rapide. Alors on arrive tot a Miyaneh. Il n’y a qu’un hotel, beaucoup trop cher. On tourne dans la ville a la recherche d’une solution (local, garage,...) lorsqu’on rencontre Adel, un etudiant qui parle francais. Il nous invite aussitot chez lui. "C’est pas tres bien" nous dit-il. Mais c’est parfait ! Avec un ami, il vit dans une maison qui ressemble a un squat. Il y fait chaud, c’est le principal. Et puis Adel et son ami son souriants, ouverts, a l’ecoute. Ils voient qu’on est epuises a cause du froid et de la nuit derniere a Tikme Dash, alors ils nous laissent dormir. Adel nous offre meme a manger ! On passe une soiree tranquille et reposante en leur compagnie. Apres les pires galeres, on trouve toujours notre rayon de soleil.

Et le lendemain, c’est la celebration de l’Imam Ali. Adel tient encore a payer nos courses (de l’eau et quelques biscuits) et en plus, un homme dans la rue nous offre un billet. On refuse mais Adel nous dit que c’est la tradition a l’occasion de cette fete et qu’il faut donc accepter ce present. C’est hallucinant. On nous offre de quoi dormir, de quoi manger et maintenant on nous donne meme de l’argent !

Hommes au repos, femmes au boulot

La route est toujours aussi monotone. Ca monte, doucement, mais sans arret. On n’a jamais de temps de repos. On s’ennuie et il y a beaucoup trop de camions. Mais les petites routes sont defoncees et/ou enneigees. Alors on n’a pas le choix. On reste sur la nationale. On s’arrete au village de Qahab. On a eu du mal a le trouver car le ciel et gris et comme le paysage, le village est recouvert de neige.

A l’entree on demande comme d’habitude un local, un garage, une piece quelconque pour passer la nuit. Une dizaine d’hommes nous entourent, discutent. Certains nous regardent bizarrrement. On attend. Mais la nuit tombe alors on aimerait avoir une reponse assez rapide. Au bout d’un moment, un des hommes nous invite a le suivre. On se retrouve dans la maison familiale. Le village resemble a celui d’Etezadiye (voir "petit rusta"). La piece principale est immense, recouverte de tapis, avec deux enormes piliers de bois au centre et un poele. Les murs sont recouverts de chau. On accede a la chambre et a la cuisine par des petits escaliers et de petites portes. Gerald passe la soiree avec les jeunes, dans la petite chambre, a regarder la tele et a grignoter des graines. Ils n’ont pas beaucoup de conversation. Le mot d’ordre est "rahat" (tranquille, a l’aise). C’est sur, c’est tranquille mais il s’ennuie a mourir. De son cote Armelle est invitee a la cuisine. Elle peut ainsi voir la preparation du repas, apprendre les rudiments du farsi grace au livre d’ecole du petit (6 ans) et meme apprendre la facon de faire un tapis persan. Dans la cuisine, il y a un metier. Elle n’a pas resiste a l’envie d’essayer ! Puis, la mere de famille l’emmene dans l’etable, voir les animaux (vaches, chevres et poules). Demain matin, si elle se leve assez tot, elle pourra assister et peut-etre participer a la traite. Pendant tout ce temps, le pere est reste affale sur un coussin, devant la tele. Pour une fois, en Iran, Armelle est bien contente d’etre une fille.

Tout comme en Turquie, l’hiver est synonyme de grandes vacances pour les hommes qui sont agriculteurs. Ils glandent, toute la journee. Par contre, les femmes n’ont jamais de repit. Hiver ou ete, ce sont elles qui assurent la totalite du boulot a la maison. Et il y a peu d’hommes qui auraient la simple idee de leur donner un coup de main...

Ca se gate

Au matin, le petit revient de l’ecole... parce qu’il fait trop froid. On se dit qu’ils exagerent un peu. On prepare nos sacs. Mais lorsqu’on ouvre la porte, tout est blanc et il neige. Toute la famille nous demande alors de rester car il fait trop froid et la route est trop dangereuse. La mere nous invite meme a rester tout le temps qu’on veut. C’est vraiment gentil mais en Iran, le temps nous est compte a cause du visa. Et puis il ne neige pas tant que ca. La grande route sera bien degagee. Alors tout le monde nous accompagne a la sortie du village, sous la neige, pour nous dire au revoir. Cette image va rester gravee. Parfois on aimerait pouvoir prendre un photo, juste en clignant des yeux.

Nous sommes le 31 decembre. On s’arrete peu de temps apres sur le chemin qui mene a la route pour faire la photo des voeux de 2008. La neige a cesse. Sur la route les policiers nous deconseillent de continuer car a Zanjan, la route est gelee. C’est pas ces quelques flocons qui vont nous arreter ! Mais plus on avance, et plus il neige, effectivement. Le vent souffle de plus en plus fort, face a nous bien sur. Un camion s’arrete a notre hauteur. Armelle se dit qu’il va peut-etre nous proposer de nous emmener jusqu’a Zanjan. Mais non. Le passager, un blond - pas iranien, donc - lui dit qu’il connait quelqu’un qui est alle a Ispahan en velo. Super ! On est bien contents de le savoir ! C’est tout ? On peut y aller au lieu de se geler sur place ? Il reste encore plus de 20 km lorsqu’on s’abrite dans un resto routier pour recuperer nos doigts et nos orteils. Nous sommes couverts de neige. Il va nous falloir encore presque deux heures pour arriver car on n’avance plus qu’a 11 km/h. Un petit the bien chaud et ca repart. La neige s’est accumulee. La fin de parcours est difficile car la neige et la bouillasse s’entassent entre les roues et les garde-boue. C’est epuisant. En prime, on se fait eclabousser par les voitures et les camions. A Zanjan, il y a plus de 10 cm de neige. Vite, un hotel ! Pas question de passer du temps dehors a chercher une autre solution. Armelle ne s’est pas encore tout a fait remise de sa nuit a Tikme Dash (la cure d’immodium continue) et on est vraiments fatigues.

Nous apprenons aujourd’hui que Benazir Bhutto, l’ancienne 1er ministre du Pakistan s’est faite assassiner il y a quelques jours. Depuis, les emeutes et les attentats se multiplient dans le pays. Il va falloir surement changer nos plans. Pour l’instant, on n’est pas tres a meme de reflechir. On verra ca plus tard.

Ici, l’annee commence au printemps et nous sommes en l’an 1386. C’est donc le calme plat ce soir a Zanjan. Notre reveillon du 1er de l’an se resume a un sandwich aux nouilles. Eh oui, c’est courant en Iran et la seule autre option c’est le sandwich a la saucisse en plastique. Bon appetit !

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